samedi, 27 janvier 2007

Un prénom pour la vie

Lorsque j'avais dix ans, on m'a offert mon premier journal intime. Avec une couverture verte. Puis, j'en ai eu un avec Minnie, et encore un autre avec Hello Kitty. Puis, j'ai grandi un peu, et j'ai écrit mes mémoires sur un cahier tout bête sur lequel j'avais collé une photo de Madonna, mon idole de l'époque.
Les années ont passé, transformant la mignonne petite fille que j'étais en affreuse apprentie bimbo affublée d'une permanente made in coiffeur-du-village, d'un barbelé haute-tension sur les quenottes, et d'une quinzaine de kilos en rab. Mon journal du moment affichait Jean-Marc Barr, parce que j'avais vu "Le grand bleu" au cinéma, et que j'étais secrètement amoureuse de cet acteur.
Plus tard, encore, la permanente brûlée et le barbelé ont disparu, et je commençais à ressembler à une fille normale.Un jour, je suis retombée sur ces vieux journaux, et j'ai feuilleté le passé de ma courte vie. Horrifiée, j'ai lu des passages d'anthologie, du style :
"Ce soir, j'ai mangé des crêpes."
Ou encore "Et alors, il m'a dit : on se fait un piou ?"
Je précise pour ceux qui ne font pas partie de la cuvée ado-eighties, qu'un "piou", c'est un smack, un bisou sur la bouche, quoi. Et celui-là, en l'occurrence, était le premier. Plutôt humide, si mes souvenirs sont bons...
Bref, à la lecture de ces horreurs, toute fille fraîchement classe que j'étais, j'ai décidé qu'il était IMPENSABLE que quelqu'un d'autre que moi tombe par malheur sur ces notes, et manu militari, j'ai tout brûlé.
Comme je le regrette aujourd'hui...
C'est pourquoi je suis si heureuse, ce soir, car en rangeant ma paperasse, j'ai trouvé une pochette noire pleine de poussière derrière l'armoire... Ce qu'elle contient me remplit de joie, et je sens que ce soir, je vais encore me coucher tard... Car là-dedans, il y a mes débuts d'internaute!!! En effet, en 1998, alors que j'étais encore secrétaire (on ne rigole pas merci), les entreprises passaient progressivement à l'internet, au www, à Hotbot et au TBD (très bas débit)... A l'époque, recevoir un mail, c'était encore un évènement, et comme je m'ennuyais à mourir avec mes statistiques de ventes et mes résas de vols pour BigBoss, j'ai mailé grave. A l'époque, j'avais 3 contacts perso : Daddy, frérot 1 et frérot 2. Parce que bon, l'intranet des collègues, ça ne compte pas !
J'ai retrouvé ce texte d'anthologie, écrit le 18 février 1999, et comme je n'ai absolument AUCUNE inspiration, mais qu'il faut bien donner des trucs à lire au jury (bonjour Monsieur Gonzague!), je ne résiste pas à l'envie de le partager avec vous !


LE PETIT FRERE

Il y a 20 ans exactement, à cette heure-là, je dormais à poings fermés, sans me douter de la catastrophe qui allait s'abattre sur moi et qui allait bouleverser mon existence. Depuis quelques temps, j'avais bien sûr remarqué que Mom avait un ventre absolument énorme, et que toute la famille était de plus en plus excitée. On m'avait bien expliqué avec toutes les précautions imaginables que j'allais avoir un petit frère, qu'il ne fallait pas que je m'inquiète, que Papa et Maman m'aimeraient toujours autant, bref, tout ces conseils avisés tirés d'un nouveau genre de littérature qui faisait fureur chez nous depuis quelques mois :
"Préparez votre enfant à la naissance de son petit frère"
"Comment éviter que votre enfant soit traumatisé"
etc...
Moi, je trouvais qu'on en faisait un peu trop, et j'attendais l'arrivée dudit petit frère avec une légère inquiétude mêlée de curiosité. D'ailleurs, je n'imaginais pas très bien ce que tout le monde entendait par "petit frère". Parfois, c'était "Dieter et moi allons avoir un bébé" (pas la peine de le dire, on ne voyait que ça!!!) parfois c'était "future JPADPS a la joie de vous annoncer la naissance de son frère". De temps en temps, la voisine tenait des propos plus inquiétants. Elle disait "Tu vas devoir partager tes jouets et tes chocolats!"
Ah ben non, ça, le petit frère, il pouvait toujours se brosser, mes playmos, c'était MES playmos. A la rigueur, il pourrait avoir la vieille poupée qui sent mauvais...
Grâce à cette même voisine, j'ai aussi compris toute la complexité des shémas familiaux et leur logique fascinante : étant donné que j'allais avoir un petit frère, j'allais, moi, devenir une GRANDE SOEUR ! J'attendais donc le grand évènement avec impatience, pour voir si, le jour de la naissance, j'allais grandir.
Inutile de préciser aussi que c'est à cette époque que j'ai eu un premier vague aperçu de la manière dont les êtres humains se reproduisent. Sauf que je n'arrivais pas très bien à établir le lien entre le gros ventre de Mom, et le frère qui allait arriver...
Souvent, le soir, j'étais allongée à côté de Mom qui feuilletait, très concentrée, un autre drôle de livre intitulé "Un prénom pour la vie". "Alors, disait Mom, comment on va l'appeler ?"
Moi, je pensais qu'il avait de la chance, ce mystérieux personnage dont tout le monde parlait à longueur de journée mais qu'on ne voyait jamais. Bien de la chance, car il avait déjà plein de noms : "petit frère" bien sûr, mais aussi "le bébé", parfois "Alexandre" ou "Maxime" ou "Alexandre". Ou "Maxime". C'est joli, Alexandre, non ? Déjà moi, je devais m'appeler Alexandre, alors... Moi, je m'en fichais un petit peu. Moi, je ne m'appelais bien QUE "future JPADPS", et on n'en faisait pas tout un cirque, hein ? Mais bon, si vraiment on tient à avoir mon avis, je dirais que "Maurice" c'est pas mal. Ben oui, "Maurice" comme "Maurice Carême", qui écrit des beaux poèmes qu'on récite à l'école. C'est un joli nom pour un petit frère !

Le fameux jour où je dormais encore à poings fermés, Oma, ma grand-mère, est venue me réveiller, m'a annoncé avec une mine réjouie que ça y est, le petit frère était arrivé, et que j'allais faire sa connaissance cet après-midi à l'hôpital. A l'hôpital ? Voilà qui était bizarre ! D'habitude, lorsque quelqu'un venait nous voir, on allait le chercher à la gare, pas à l'hôpital ! Ou alors, on l'attendait à la maison, derrière la fenêtre. Comme Opa Willy et Oma, qui arrivaient toujours dans leur Audi, à grands coups de klaxon. Mais là, non, on allait à l'hôpital. Le petit frère était peut-être malade?
Je décidais de ne pas poser de questions et d'attendre sagement.
Vers midi, Mom a téléphoné et m'a demandé si j'étais contente d'avoir un petit frère. Je ne savais pas quoi dire. C'était comme si, à Noël, on m'avait demandé si j'étais contente AVANT d'ouvrir les cadeaux. Et c'est là que Mom m'a annoncé, la voix tremblante d'émotion :
"Il s'appelle Benjamin !" (Mom avait souffert le martyre pendant la grossesse, et elle avait choisi ce prénom pour être sûre que ce serait bien la DERNIERE fois - mais ça, je ne l'apprendrai que bien plus tard!)
"Benjamin???????" Là, ç'en était trop, c'était la trahison suprême! J'ai fondu en larmes et, entre deux sanglots, j'ai hoqueté : "J'avais...dihihit...que je préféraihaihais... Maurice!"
Et j'ai dit aussi que puisque c'était comme ça, je ne voulais pas y aller, à l'hôpital, et que le petit frère, je ne voulais pas le voir. Je suggérai de le mettre à la poubelle, et d'en chercher un autre, qui s'appelerait "Maurice". Ils ont certainement bien rigolé, les adultes!!!
Mais bon, Oma m'a prise dans ses bras, a dit une de ses phrases cultes : "Komm, Stümmchen, musst nicht weinen!" et finalement, la curiosité l'a emporté : je suis montée dans la voiture. Puis, le grand moment est arrivé !
Dans la chambre de Mom, il y avait un tout petit lit, avec des barreaux en fer. Le petit frère était peut-être un animal ? Au-dessus du lit, un écriteau : "Ne me touchez pas, je suis fragile!". Ah ben ça ne risquait pas, vu les hurlements qui s'échappaient du berceau...! Papa m'a fait approcher, et je l'ai vu : le petit frère était une petite chose pas si petite que ça (5 kilos, 59 cm, c'était marqué), tout rouge, avec plein de plis partout. Comme j'étais encore petite, ma tête était juste à la hauteur du petit lit, tout près de la sienne. Mom et Daddy me regardaient, la larme à l'oeil, pendant que je détaillais la petite main violette aux ongles nacrés, la petite figure en colère, la minuscule bouche sans dents.
J'ai surmonté ma timidité et ma peur, j'ai passé ma main à travers les barreaux, et j'ai carressé la petite joue toute ronde. Et là, le petit frère s'est arrêté de hurler, il a ouvert un oeil, et nous avons échangé notre premier regard de frère et soeur. La larme qui pendait à l'oeil de maman est définitivement tombée sur le drap, Papa a pris une photo et moi, j'ai décidé que je l'aimais bien, Maur...euh Benjamin. C'est joli, Benjamin!

mercredi, 24 janvier 2007

copainsdavant.com

Aujourd’hui j’ai reçu un mail du site copainsdavant.com, auquel j’étais abonné. Copains d’avant, c’est un site formidable : on s’inscrit, et l’on peut retrouver ses amis d’enfance. Avec un classement par ville, année, établissement scolaire. On peut y créer sa fiche, avec parcours, petit résumé, et même y ajouter une photo. Formidable, je vous dis ! Aux débuts de ce site, l’inscription était gratuite, ainsi que la consultation et l’écriture de mails. Car, oui, ils avaient même prévu ça, pour que l’on puisse immédiatement écrire à la bonne vieille copine de collège qu’on avait perdu de vue. Puis, une fois qu’on avait bien l’eau à la bouche, et qu’un maximum de gens s’étaient inscrits, le site est devenu…payant ! Vous voulez voir la photo de Machin ? Basta, c’est réservé aux abonnés. Écrire à Bidule ? Que nenni, encore réservé aux abonnés. Cela ne m’a pas empêché, un soir de solitude, de poster le numéro de ma carte bleue afin de bénéficier, pour un an, du service « premium », c’est-à-dire, ô joie suprême, que les vieux potes qui me retrouvent, sans m’avoir forcément cherché, ont le droit, même s’ils ne sont pas inscrits, de m’écrire GRATUITEMENT ! Je n’ose même pas dire ce que j’ai payé pour ça…
Et aujourd’hui, donc, je reçois un mail très poli, dans lequel on m’informe que mon abonnement « arrive à son terme », tout en me rappelant que si je ne renouvelle pas mon paiement, je serai condamnée à rester seule avec mes amis rencontrés sur le tard, et que mon adolescence entière se volatilisera à jamais…
Breeeef, en tout cas, pendant un an, j’ai pu consulter les fiches de ceux qui avaient transpiré avec moi en cours de maths, chahuté le prof d’éco, séché les cours pour aller boire des cafés à la « Marmite »…
Et des anciens, j’en ai retrouvé pas mal !
Par exemple, Anne-Lise.
Anne-Lise était avec moi en classe de 1ère, alors que je découvrais Thiéfaine, les années 70 et que je trouvais très cool de me balader comme si j’étais ressuscitée de Woodstock. Anne-Lise, c’était la fille très « new-wave » que j’avais repérée dès la rentrée, celle à qui je voulais absolument parler. C’était l’époque glorieuse des eighties. Tout les matins, elle maquillait ses yeux d’un trait d’eye-liner noir d’au moins 5 mm, ce qui la faisait ressembler à Catherine Ringer, en plus noir. Du coup, j’ai moi aussi acheté mon khôl, et j’ai bien dû m’entraîner pendant plusieurs semaines avant d’arriver à tirer un trait à peu près net sur mes paupières. Mais c’est bien la seule chose que j’ai pu copier chez elle, car Anne-Lise avait aussi un perfecto noir, et des Doc Martens. Or, moi, je rêvais d’avoir des Docs et un perfecto, mais mes parents ne me rejoignaient pas du tout dans cette ambition. Toutefois, au terme d’une lutte acharnée, j’ai tout de même obtenu un « blouson en cuir », mais c’était pour mes 18 ans, et comme pour mes parents, « blouson en cuir » était un terme générique, j’ai eu, au lieu du perfecto convoité, un blouson aviateur. Nettement moins rock’n’roll… Quant aux Docs, j’en ai toujours aux pieds, et comme chaque paire dure environ 7 ans, on ne pourra donc pas évoquer une lubie passagère !
Anne-Lise avait une bande de copains tous « super cool », on était tous dans la même classe, et lorsqu’ils ont consenti à ce que j’occupe à leurs côtés la 4ème place du dernier rang qui était encore libre, j’avais eu l’impression de vivre la consécration suprême. Avec eux, j’ai écouté Charlélie Couture, the Cure, Dutronc, et en contrepartie, je copiais mes cassettes de Thiéfaine toute neuves. Ensembles, nous avons séché consciencieusement les cours que nous jugions indignes de notre présence, il n’y a que ceux de philo auxquels nous daignions assister. D’ailleurs, c’est avec eux que j’ai acquis un semblant de conscience politique, et c’est encore avec eux que j’ai battu le bitume des rues giennoises pour clamer « Jospin, t’es foutu, les lycéens sont dans la rue ! » Moi, j’avais fabriqué une belle banderole avec un vieux drap de maman. Anne-Lise, elle, tenait le mégaphone. Ensembles, nous avons aussi à notre actif tout un tas d’escapades non autorisées au cours desquelles nous avons commis des choses pas toujours avouables…
Lorsque j’ai vu le nom d’Anne-Lise sur la liste des inscrits de copainsdavant.com, j’ai bien sûr voulu savoir ce qu’elle devenait. Je me souvenais vaguement qu’elle voulait être assistante sociale… J’ai donc écrit un court mail, et cela n’a pas été facile. Quel ton adopter, quand on ne sait pas / plus à qui l’on s’adresse ? J’ai donc opté pour un ton neutre, style « Salut, tu te souviens de moi…blablabla…aimerais bien savoir ce que tu deviens…etc.… »

Le lendemain, j’avais sa réponse et, fait incroyable, Anne-Lise habitait dans la même ville que moi, à 500 km de l’endroit où nous avions grandi, et en plus, dans le même quartier ! Il fut donc logiquement décidé de se voir assez rapidement, pour un déjeuner, pourquoi pas !
Or, à l’idée de se retrouver pour « déjeuner », j’ai eu un doute. « Déjeuner », cela sous-entend les cadrettes surbookées qui se voient vite fait entre midi et deux pour avaler une salade bio à la brasserie hype du centre-ville. De plus, cela implique que l’on se retrouve en tête-à-tête avec une personne dont on ne sait plus grand’chose. Et là, je me suis dit… Et si elle était chiante ? Et si elle votait Le Pen ? Et si elle mettait des jeans taille basse avec des pulls taille haute ??? Bref, tout un tas de questions. Mais comme je ne suis jamais à court d’idées, la solution s’est présentée d’elle-même, deux jours plus tard.

Babe et moi organisions un petit apéro pour fêter les examens réussis, l’arrivée des beaux jours et la réouverture de notre véranda. Un barbecue, quoi. Avec quelques amis sympas. Et, alors que les cacahuètes attendaient déjà sur la table basse, que Babe avait mis la bière au frigo et débouché le Saint Emilion, j’ai pris mon téléphone pour l’appeler, et lui demander si ça la branchait, un apéro chez nous, là tout de suite. Et là, elle a marqué un point direct : oui oui, ça la branchait, un apéro, là tout de suite !
Les copains étaient tous arrivés, uns à uns, quand on a sonné à la porte. Mon cœur a fait un gros bond, car ça ne pouvait être qu’elle. Je suis descendue, j’ai ouvert la porte, et j’ai vu…
… un énoooorme bouquet de fleurs.
Et derrière, elle, Anne-Lise !
J’avais visualisé mentalement ce moment plusieurs fois, j’avais dévalé les escaliers d’un pas élastique (pour prouver que je suis en forme), je m’étais efforcée de prendre mon air de fille-super-sympa, mais je n’avais pas prévu qu’en se voyant, on serait toutes les deux juste émues… 16 ans, merde… et super jolie, Anne-Lise…
Arrivée à la véranda, j’eus tout loisir de la scanner de haut en bas. Le trait d’eye-liner avait disparu, faisant place à un maquillage étudié pour être discret et efficace. Le perfecto avait été troqué contre une petite veste à paillettes, et les Docs contre des sandales compensées, paillettées aussi, laissant entrevoir des orteils vernis ornés de petites bagues. La tenue était complétée par…un jean taille basse et un pull taille haute, mais sur elle, ça ne faisait pas du tout… euh… ce que ça fait habituellement.
En 5 minutes, nous étions assises, en train de piquer des fous rires monumentaux à l’évocation de nos conneries d’avant. Du coup, pour la copine-d’avant, j’ai un peu délaissé les copains-de-maintenant, d’autant plus qu’il s’est avéré qu’Anne-Lise était, comme moi, amatrice de bonnes bouteilles. Et bien sûr, après quelques verres du précieux nectar, j’ai fait ce que je m’étais juré de ne pas faire : sortir les albums photos. Ceux où l’on voit les banderoles, le mégaphone, et tout un tas de gens dont on avait oublié l’existence. Nous avons évoqué nos vies, scruté les rides au coin de nos yeux pour constater, soulagées, qu’on n’avait pas tellement changées. Anne-Lise est assistante sociale, sans surprise. Par contre, mon engagement dans l’éducation nationale l’a laissé perplexe…
« Quoi, tu as rejoint l’institution que tu t’efforçais tellement à fuir quand t’étais ado ??? » Eh oui…
Des retrouvailles réussies, donc, soirée agréable dont on pourrait penser qu’elle fut suivie de plein d’autres. Eh bien non, ce n’est pas le cas : après un dernier échange de bises, chacun est retourné à sa vie. À ses 30 ans. Je suppose qu’elle continue de regarder les noms des nouveaux inscrits sur le site des copains d’avant, tout comme moi je suis à l’affût de mon côté.
Et si, pour finir, dans cette quête, on ne cherchait qu’à se rassurer, tout comme on entreprend des pèlerinages vers les lieux de notre enfance ? Peut-être que la certitude de savoir qu’ils existent encore, ces copains d’un autre âge, nous permet de nous soulager, d’avoir une preuve concrète que le temps n’a pas d’emprise sur nous, que si nous le désirons, nous pouvons entreprendre le bond en arrière ? Peut-être est-ce là la fonction de ces retrouvailles…
Cela dit, je crois que je vais tout de même envoyer un petit mai à Anne-Lise. La nouvelle année s’y prête bien… !
Toute comme je vais sûrement repayer mon abonnement copainsdavant.com. Il faut dire qu’il y a une super promo : 30% sur l’abonnement premium… Une affaire, je vous dis !

dimanche, 07 janvier 2007

Un papillon nommé Willy

J'avais un grand-père formidable. Il s'appelait Willy, et il était chef d'orchestre, compositeur et un fabuleux pianiste. Son oeuvre est immense, et, encore aujourd'hui, il arrive que des orchestres jouent ses compositions ou ses arrangements.
Opa Willy, comme je l'appelais, est décédé il y a 14 ans maintenant, en laissant un vide immense. Lorsque c'est arrivé, je n'avais que 18 ans, et c'était la première fois que j'étais confrontée à la mort.
Opa Willy nous avait déjà causé quelques frayeurs auparavant, car la rythmique de son coeur n’arrivait plus à suivre avec le perfectionnisme acharné qu'il manifestait à toute épreuve, et il est arrivé qu'il finisse une répétition aux urgences cardiologiques...
De même qu'à force de s'énerver contre les musiciens des nombreux orchestres qu’il dirigeait de sa baguette déterminée, son estomac était lentement rongé par un ulcère, de telle sorte qu'il a fallu envisager l'opération, et l'ablation d'une bonne partie dudit estomac. Or, Opa Willy était un bon vivant, pesant ses 100 kilos avec une prestance toute allemande.
À l’époque, j'étais encore une toute petite fille, mais Opa Willy m'avait déjà initiée au piano, alors que mes mains étaient encore trop menues pour couvrir la totalité d'une octave. Pendant les vacances d'été, j'avais mon professeur tout particulier. À quatre mains, nous apprenions ensemble les standards du folklore allemand. Lorsqu'il s'avéra que j'étais, d'après son avis très objectif, plutôt douée, j'eus droit à des partitions plus ambitieuses, et tandis que je m'appliquais à ne pas décevoir son ambition, à chaque fausse note, j'entendais invariablement le verdict sans appel de mon grand-père, où qu'il se trouvât dans la maison. "FAAAALSCH!" (="faux!!") criait-il de la cave, ou de la salle de bains. Et je recommençais... inlassablement, jusqu'à la perfection.
À cette époque, nous vivions déjà en France, mais je passais toutes les vacances d’été dans la maison ancestrale en Forêt-Noire.

Un matin, vers 6 heures, mon père écoutait, comme chaque matin, les informations allemandes et françaises sur une petite radio. Opa Willy était à l'hôpital, il venait de subir cette très lourde opération qui lui fit perdre les 2/3 de son estomac, et une trentaine de kilos.
Mon père, encore somnolent, écoutait d'une oreille distraite, quand soudain... une nouvelle effroyable : l'hôpital avait pris feu dans la nuit, 14 personnes étaient mortes, un drame inimaginable. Mais, aussi incroyable que cela puisse paraître, le miracle avait eu lieu : mon grand-père, qui se trouvait encore en unité de soins intensifs, avait arraché tous les tuyaux qui le reliaient aux diverses machines, puis il était descendu les 7 étages à pied, bravant la fumée toxique à l'aide d'une serviette mouillée qu'il tenait sur son visage. D'autres n'ont pas eu cette présence d'esprit, ils ont voulu sauter, mais.................
Son héroïsme lui a valu la vie sauve, mais également une grosse pneumonie, une deuxième opération, la perte quasi totale de l'audition sur une oreille, et un état de choc tel que pendant de longues semaines, il a refusé de parler à qui que ce soit.
Nous nous demandions s'il allait survivre...
Mais il a survécu. Sa volonté de fer a surpris les médecins qui le croyaient perdu.

Ainsi, Opa Willy a durement gagné son sursis vital. Pour moi, il était donc immortel. Il était impossible qu'il lui arrive quelque chose. Les années suivantes, il y a eu d'autres séjours à l'hôpital, plusieurs malaises cardiaques, mais à chaque fois, Opa Willy était le plus fort.
Voilà pourquoi, ce soir de novembre, l'année de mes 18 ans, quand il y a eu ce coup de fil, je ne me suis pas trop inquiétée. Opa Willy était de nouveau à l'hôpital ? Son coeur lâchait ? Soit. Il allait se remettre. Sans aucun doute !
Confiante, je préparais mon sac pour ma semaine d'étudiante.
Mais, lundi matin, à l’aube, mon père est venu me réveiller avec une étrange nouvelle : Opa Willy n'est plus...
Je n'ai pas réalisé que ma valise, sensée partir pour l'université à Orléans, a pris la direction de la Forêt-Noire. Ils étaient tous là. Ma grand-mère, bien sûr, mon oncle, mes grand-tantess et oncles, cousins, cousines... Opa Willy était le pilier de notre famille...

Nous dormions en bas, dans le sous-sol aménagé, juste à côté de la pièce appelée "le Louvre".
"Le Louvre", c'était le sanctuaire d’Opa Willy. Ses compositions, ses photos auprès d'hommes illustres, des affiches de concerts, des kilomètres de bandes magnétiques... et une statuette en bois le représentant, avec sa baguette de chef d'orchestre. En bas de cette statuette, une minuscule photo, toute poussiéreuse. Je me suis approchée, et j'ai vu que sur cette photo, c'était moi. Moi, qui avais mis de côté ses dernières lettres dans lesquelles il me demandait de venir en Allemagne. Si longtemps que je n'étais pas venue... Pendant qu’il composait des œuvres qu’on n’entendra jamais, j’expérimentais cette chose nouvelle et passionnante : l’amour… Ces lettres dans lesquelles il disait : "C'est l'automne, les feuilles fanent, et mes feuilles à moi fanent aussi..."
C'est à ce moment que j'ai compris : Opa Willy ne reviendra plus. Plus JAMAIS. Je n'avais plus de grand-père. J'ai pleuré, longtemps.
Il paraît que la montre de maman s'est arrêtée à l'heure du décès. Comme c'est étrange.

La cérémonie à l'église a été à la hauteur de ce qu'il avait été. Ses orchestres, ses chorales sont venus lui rendre un dernier hommage musical.
Opa Willy avait composé beaucoup pour l'église. Alors, ils ont joué un morceau intitulé "au-dessus des étoiles". Opa Willy était-il maintenant au-dessus des étoiles ?
C'est à ce moment précis que tout le monde a pu voir un drôle de papillon marron avec des taches bleues sortir d'une des fleurs posées sur le cercueil. Au beau milieu du mois de Novembre. Dans une église... Il a volé haut, très haut, jusqu'au vitrail lumineux...

14 ans plus tard, Novembre, encore, je suis avec ma mère chez Marita, l'une de ses cousines, qui a été élevée par Opa Willy. Nous évoquons cette incroyable histoire de papillon.
Marita nous raconte une étrange histoire : régulièrement, le papillon revient, même (et surtout) en hiver. Elle dit alors : "C'est oncle Willy qui vient nous rendre visite !". Marita a presque honte de raconter cela. "Tu dois me prendre pour une folle !" Entre-temps, des petits-enfants sont nés, qui n'ont pas connu oncle Willy. Mais pour eux, ce papillon est indubitablement "oncle Willy" !
Preuve à l'appui, des photos incroyables où les gamins posent, le papillon tranquillement posé sur la tête ou la main.
Personnellement, j'écoute cette histoire d'une oreille distraite, en souriant avec indulgence. Peut-être est-ce rassurant de savoir que l'âme d'oncle / Opa Willy vit dans ce papillon ?
Mais je ne suis pas au bout de ma surprise : alors que nous nous apprêtons à prendre le petit-déjeuner, en ce début de novembre, et que de légers flocons de neige tourbillonnent devant la fenêtre, que voilà soudain?
...un papillon marron avec des taches bleues...
J'avoue que j'ai eu une drôle de sensation. Je me suis approchée de la fenêtre, en espérant que tout ceci n'était qu'une farce. Mais le papillon est venu se poser sur le dos de ma main, confiant, et il y est resté...
Je l'ai regardé quelques instants, puis je l'ai donné à Marita pour qu'elle lui rende sa liberté. Tous ensemble, à la fenêtre, nous avons dit au revoir à Opa Willy qui prenait son envol, tout doucement, sans se presser...

vendredi, 10 février 2006

Comment JPADPS est devenue prof

Avant que l'amnésie ne me prenne au dépourvu, je voulais raconter un épisode fort de la vie de chaque prof, celui où l'on apprend que ça y est, après des mois de vie recluse à apprendre jusqu'à l'indigestion toutes sortes d'oeuvres et de littératures secondaires, ça y est, on a atteint le but : on est dans les meilleurs, ceux dont l'éducation nationale veut bien pour une année de torture stagiaire, et plus si affinités.

Episode 1 : Juillet 2003

JPADPS ne se disait pas que c'était in ze pocket, loin de là, mais quand même, l'un des jurys d'oral lui avait dit "excellent exposé, mademoiselle, félicitations !". Et elle avait conclu, avec le minimum de connaissance humaine qu'elle avait acquis en 30 ans, que cette remarque n'était pas teintée d'ironie.
Il faisait chaud, ce jour là, et JPADPS gagnait sa croûte dans un aquarium moite, en traduisant des modes d'emploi de toutes sortes d'appareils électro-ménagers.
Ce jour là, donc, JPADPS consultait le site académique compulsivement, et plus les heures passaient, plus ses mains devenaient moites, elles aussi. En face d'elle, était assise une autre aspirante JPADPS, candidate au Capes depuis 6 ans, sans succès. Elle ne consultait pas le site académique, puisque ses écrits n'avaient pas séduit le haut jury. Depuis l'arrivée de votre dévouée JPADPS (la vraie et unique !) dans le bureau, elle affichait un rictus teinté de jalousie à l'égard de sa collègue estivale, car cette dernière, elle, avait passé le cap tant convoité.
Depuis, le matin, le portable de JPADPS sonnait sans relâche, ce qui lui valut des regards réprobateurs du chef-bouledogue assis au fond de l'aquarium. Au bout de la ligne satellite, d'autres JPADPS en devenir, toutes plus stressées les unes que les autres.
"T'as pas eu la directrice de l'UFR ?"
"Chuis sûre que Machine, elle va l'avoir..."
"P'tainn, j'espère que Machine va se planter, elle a fait du lèche-derrière toute l'année"
"Machine bis, c'est sûr qu'elle l'a, elle est pistonnée grâve !"
Voilà, en substance, le contenu de ces conversations peu glorieuses, fruit de l'attente de la concrétisation d'un rêve (du moins pour votre fidèle amie!).
JPADPS commençait a se sentir vraiment mal, du coup elle décida d'arrêter de lorgner le fameux site internet. Elle se fixa toute une ligne de TOC : ne pas consulter AVANT 14 heures pétantes, aller d'abord sur la page d'accueil, puis cliquer sur le lien "concours" puis cliquer sur "secondaire" puis...breeef, ne pas cliquer sur le lien direct qui faisait partie de ses favoris depuis l'aube... Elle se plongea corps et âme dans la traduction du mode d'emploi d'un rasoir électrique. Travail très prenant et très...rasoir.
C'est alors qu'elle s'aperçut que le portable ne sonnait plus. Il était 13h50. Envahie d'un présentiment atroce, son sang se glaça...et elle cliqua, en transe, sur le lien maudit. Le lien DIRECT ! De sa main tremblante, elle fit glisser la souris sur l'alphabet. A...pas de lien...B...un lien (donc un "reçu" dont le nom commence par B)...C...D...et puis SA lettre a elle.
Pas de lien.
D'abord, elle pensa à une erreur. Elle cliqua sur "afficher la liste complète". Rien.
Rien...
La collègue du bureau d'en face a compris immédiatement. JPADPS devait avoir une mine ravagée...
Elle aurait voulu se terrer dans un coin, hurler sa déception, se délivrer de cette boule de larmes qui lui serrait la gorge. Mais il ne fallait pas. Il fallait être forte, jusqu'au soir...
C'est alors que le téléphone se remit à sonner... Inès, reçue, en larmes, lui raconta pendant une demi-heure son attente interminable, et la délivrance. A la lettre M, il y avait un lien... Elle ne se souciait pas de l'état d'âme de la JPADPS ratée. JPADPS ratée qui, malgré tout, était contente pour elle.
Pendant les jours suivants, une idée fixe obsédait JPADPS : Si j'avais attendu 14h00... SI je n'avais pas cliqué sur le lien direct, je serais sûrement reçue...

Episode 2 : juillet 2004

Cet été là, JPADPS avait fait une prestation orale plus que moyenne. Lors de l'épreuve littéraire, une jeune jurée s'était acharnée à lui poser 1000 fois la même question à laquelle JPADPS ne savait pas répondre. Lors de l'épreuve de didactique, JPADPS avait fait tomber une feuille de son exposé, ne s'en était pas rendue compte. Ledit exposé s'en trouva fort incohérent, et ne dura que 15 minutes au lieu des 30 qui lui étaient allouées. Minable...
Pour avoir une minuscule chance supplémentaire d'intégrer le corps professoral, JPADPS avait également postulé pour le PLP lettres-allemand. Sans illusions aucunes, puisque le nombre de postes à pourvoir était de 5... Toutefois, l'oral s'était bien passé, et JPADPS pouvait même se vanter d'avoir impressionné un jury, sur une explication d'une scène de "Horace", alors que ledit jury ne misait pas un kopeck sur cette candidate au nom germanique...
Breeeef...
Arriva le jour des résultats du PLP. Comme JPADPS avait abandonné les traductions de modes d'emploi, et qu'elle n'avait pas internet chez elle, elle fit des allers-retours entre son appartement et le cyber-café du coin... 6 fois. Rien. Pas de résultats... En fin de journée, il y eut du nouveau : le serveur académique afficha le message suivant : "Les résultats du PLP lettres-allemand seront publiés demain".
Horreur et damnation ! Une journée de stress pour rien ! Car, j'ai oublié de dire qu'entretemps, sur 593 candidats, JPADPS avait été retenue pour faire partie des 13 candidats qui pouvaient "poursuivre l'aventure" (on se croirait au casting de Popstarz!!!). Alors, tous les espoirs étaient permis !
Le jour suivant, même scénario. Puis, subitement, les choses s'accéléraient : le serveur académique ne fonctionnait plus ! Plus de lien ! Rien ! La page des résultats restait obstinément blanche, avant d'afficher un message d'erreur. C'est là que son portable se mit à émettre la sonnerie grenouille, signe qu'elle avait reçu un texto. Un texto de Carole, une fille adorable qu'elle avait connue lors de l'oral. Encore aujourd'hui, ce texto est archivé dans le téléphone de JPADPS :
"Félicitations ! Tu es première, et nous sommes collègues !"
Vous imaginez aisément la suite, chers lecteurs ! JPADPS se mit a pousser des petits cris, et les gens du cyber-café lui lancaient des regards complices, comme s'ils savaient. Première ! PRE-MIE-RE ! Jamais encore JPADPS n'avait été première ! Et puis cette phrase qu'elle bafouillait sans relâche : "Je suis prof..."
La nouvelle fut bien sûr copieusement arrosée, et JPADPS pouvait envisager l'oral du Capes sereinement...enfin, pas trop, car elle voulait l'avoir aussi, ce concours pour lequel elle avait travaillé avec autant d'acharnement !

Faisons donc un bond dans le temps, juste quelques jours, et rappelons que JPADPS fut très moyennement brillante devant le jury capétien.
Il faut préciser ici que JPADPS n'avait pas préparé ce concours toute seule, non, elle avait bénéficié de l'aide et de la collaboration d'une charmantissime autre future JPADPS, nommée Véro. Toutes les deux, elles avaient formé un duo de choc, et avaient passé les deux mois précédents à simuler des oraux, sur la véranda de JPADPS. Dans le rôle du jury, des copines JPADPS fraîchement titularisées, qui avaient pour ordre d'être impitoyables quant à leurs exposés et tenue générale. Ces séances de "colles" furent répétées avec le plus grand sérieux, mais étaient également prétexte à d'interminables fou-rires.
Le jour des résultats arrivé, les allers-retours appartement-cyber-café reprirent de plus belle, mais encore une fois, le destin en décida autrement : JPADPS n'aura JAMAIS découvert son nom dans les listes des reçus du serveur académique. Pourquoi cela ? Eh bien parce que la journée se déroula sans l'ombre d'une publication. A 18h30 et 37 coups de fil avec Véro, il fut décidé que pour aujourd'hui, "c'était mort". Et la mort, nos deux amies l'avaient dans l'âme. Enfin, surtout Véro, puisque JPADPS se répétait que, quoiqu'il arrive, elle avait déjà au moins un concours.
Sur le chemin du retour, téléphone. C'était Audrey, une de nos "jurées".
"Ca-y-est-les-résultats-sont-publiés-et-tu-y-es !", qu'elle jubilait.
"Non, tu te trompes, c'est ceux du privé."
"Nonnonnon, je t'assure, c'est les bons et tu y es ! Et Véro aussi!!!!"
Alors, ce fut le tourbillon. "Je l'ai, je l'ai" se dit JPADPS, mais surtout, elle pensa immédiatement : "Il faut que j'appelle Véro. Tout de suite !"
Audrey fut congédiée assez rapidement, et, fébrilement, JPADPS composa le numéro de Véro. Celle-ci décrocha avant la première sonnerie, et je l'entendis bafouiller : "Ya les résultats!!!"
En fait, JPADPS l'apprit plus tard, Véro avait bien vu que les résultats étaient publiés, mais elle voulait attendre d'avoir son binôme au téléphone, pour regarder la liste AVEC elle. Incroyable Véro !
Mais, ça, JPADPS ne le savait pas, et le bafouillement de Véro lui laissait entendre qu'elle connaissait l'heureuse issue... Alors, sans attendre, elle cria "On est reçues, ma vieille, rien que toi et moi, les deux seules, pour TOUTE l'Académie!!!!"
La suite fut une série de cris, de paroles incompréhensibles, de larmes de joie... Véro et JPADPS, profs d'allemand pour la vie ! Forever ! Fürs ganze Leben!!!!!!!!! Plus de chômage, plus de découvert bancaire (oui, bon...)
Je t'adore ma petite Véro, et je félicite tous les lecteurs qui ont lu cette note jusqu'au bout !!!!!!!