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jeudi, 22 mars 2007

Mes privilèges de prof

Le vendredi avant les vacances, j'avais décidé de me plonger dans le milieu socio-culturel de mes élèves, histoire de comprendre leur fonctionnement, leurs aspirations, leurs valeurs... Je suis donc allée acheter mon quatre-heures au Shopi du village abritant mon collège par intérim.
J'ai commencé par prendre de l'essence, et là, le choc : un truc que je n'avais pas vu depuis (au moins) 20 ans : à la pompe à essence, y'avait un POMPISTE. Un vrai. Un à qui ont dit nonchalamment : "Le plein de super, silvouplé!". Sauf que moi, comme je suis une dame du monde, j'ai demandé le plein de Diesel. Ouais ouais, comme la marque, héhéhé.
Je passerai sur les pensées inavouables qui m'ont traversé l'esprit pendant que le pompiste enfonçait sa grosse pompe dans l'orifice de ma voiture, en y déversant le précieux nectar qui allait m'amener jusqu'au Paradis (home, sweet home...). Finalement, prendre de l'essence, c'est presque indécent !
Ensuite, direction entrée du Shopi. Inspection discrète de la clientèle.
OUCH.......
Rien à voir avec mon monop' citadin, où des bobos très hype et des jeunes cadres mignons déambulent parmi l'assortiment de nourriture améliorée, en arborant discrètement le petit coeur sur leur panier, afin de signaler à leurs alters ego féminins éventuels qu'ils ne sont pas contre un partage de pizza, et plus si affinités.
Non, ici, les courses se font en famille. Sauf que les relations ne sont jamais très évidentes. Tiens, les deux là-bas, des soeurs??? Non, non, la mère et la fille. Ou plutôt, la fille-mère et sa gamine pré-pubère. Ou très pubère.
Et là, alors, comme c'est mignon, la mamie emmène sa petite-fille au Shopi !
Non non, encore une fois, il s'agit du couple mère-fille. Faudra que je prévienne le "Comptoir des Cotonniers" qu'il y a de quoi faire un casting, ici!
Tout ce beau monde traîne dans les rayons, en s'invectivant grassement d'une gondole à l'autre. Je ne comprends pas toujours tout, patois oblige.
"Va ker eul' pain!", entend-on, par exemple. Toutes, elles ont un point commun : la voix grave, leurs phrases se terminent invariablement en "ôôô" (à la place de notre "a").
Les gamines parlementent ferme pour ajouter une monstrueuse bombe chimico-calorique au butin, style seau de barbe à papa. En regardant le contenu des paniers qui me doublent, je comprends pourquoi mes élèves ont si souvent mauvaise mine, et sont, pour la plupart, maigres à faire peur, ou obèses.
Cling cling cling, tiens, subitement, un bruit de caddie. Et le premier représentant du sexe fort. Edmond (appelons-le Edmond...) se dirige vers la caisse, le cheveu jaune et la gitane maïs à peine éteinte au coin de la bouche. Le "cling cling", c'est la quantité hallucinante de canettes de Valstar vertes qui gît au fond du caddie. Sa ration de la soirée. MA ration de toute une année...
A mon tour, je me dirige vers l'une des deux caisses, afin d'y régler gentiment mon goûter : une tablette de choc' 1848 praliné feuilleté (mon préféré du moment) et des biscuits aux noix BonneMaman emballés individuellement.
Devant moi, l'inévitable duo inter-générationnel. Devant elles, les repas de 3 jours. Steacks surgelés rose clair, paquet king size de frites, hamburgers tout prêts. Et la bière, of course. La gamine revient d'un rayon, des étoiles dans les yeux, en brandissant un gros paquet de biscuits marque "1er prix" à genre 30 cents. Elle esquisse un timide sourire interrogateur à l'intention de sa mère.
"Vâ r'poser ça toudsuite, ou cht'en fous une!" rugit la grosse voix maternelle. La gamine, dépitée, revient à la caisse, bredouille. Je surprends son regard mélancolique sur mon goûter.
Puis, le regard de la mère. Ses yeux de plein fouet dans mes yeux. Un regard bleu, délavé à force de pleurer pour des raisons que je devine. Ses cheveux filasses, gras à force de transpirer la misère, et son pull tout bouloché, lavé 1000 fois au Saint Marc. Un regard d'en bas, alors qu'elle est aussi grande que moi. Juste un peu voûtée, à force de porter sa croix.
Je regarde ses courses, puis les miennes. Pour un goûter, je claque l'équivalent de ses trois repas. Je sais qu'elles ont dû compter, la mère et la fille.
Soudain, je prends conscience qu'avec mon petit salaire de prof, je suis déjà... une privilégiée.
J'ai envie de chialer.
Mon goûter, je m'en fous, j'irais presque le lui donner, à la gamine.
Mais je ne le fais pas, car je sais pertinemment qu'il n'y aurait pas pire insulte.
Les gens du Nord sont dignes jusqu'au bout, et fiers.
J'ai honte.

Commentaires

T'as pas à avoir honte à recevoir un salaire juste décent.
Je touche peut-être un salaire un peu plus élevé que le tien, j'sais pas. Ca dépend du nombre de dimanche et de nuits travaillés ds le mois.
Ce salaire que je dis décent parcequ'il nous permet d'avoir le minimum et un peu plus comme des loisirs payants (internet, concerts, vacances), on le vole pas !!!
Non, la honte est ailleurs. Dans des salaires insuffisants, pour que ces gens que tu as rencontrés en soient à compter les centimes pour tout.
La honte est dans ce dont sont privés les plus modestes, et que je ne considère pas comme du luxe.
Faut pas s'étonner qu'il y ait tant d'obèses chez les plus modestes : les produits manufacturés les moins chers sont les plus caloriques, et un "pauvre" passe 2 fois plus de temps à faire le zombi devant la TV que qlqu'un qui a accès à la "culture".
Un peu rapide et caricatural mon truc, mais quand la société permettra à tous d'accèder à un minimum comme le notre, ben elle se portera mieux. Moins de problème de santé, moins de jeunes en perdition, moins de vieux abandonnés, moins d'amertume...
La fierté est ce qu'ils ont de plus cher parfois, mais à quel prix !
Quand les ouvriers, les petits employés .... seront payés correctement........................

Ecrit par : Tommie | vendredi, 23 mars 2007

ton témoignage ne peut que me toucher moi qui suis né dans cette misère ambiante. Pas la même région. Pas le même accent. Mais les mêmes douleurs. Tu sais combien mes convictions de gauche ont été écornées par notre culture du plus. Alors qu'il nous faut du mieux. Enfin je dis nous. Je pense à eux. Eux que nous croisons chaque jour et dont la tristesse & la misère nous transperce de part en part.
Bravo, si j'ose dire, pour la qualité de ces mots qui me rappelle quand mon père me demandait d'aller chercher des bières à la boutique d'en face.

Ecrit par : Ghis | vendredi, 23 mars 2007

bravo pour la justesse...la honte pour la différence d'argent gagné? ouais je peux comprendre...mais bon t'as aussi un boulot ou tu peux essayer de faire une différence, et c'est pas négligeable ça, non?

Ecrit par : la Fraise | vendredi, 23 mars 2007

Put...! Ca fait du bien de se voir rappelé, même par ecran interposé, que l'on fait partie des privilégiés. Et pourtant, pourtant, je n'ai pas l'impression d'en faire tant que ça partie. Moi aussi je compte, moi aussi je me prive mais sans doute pas, certainement pas, comme celles et ceux que tu évoques. Alors, oui, je suis - par rapport à eux - un privilégié. Mais alors, que sont les avocats, notaires, dentistes, radiologues et autres professions libérales? Et que sont les actionnaires et les dirigeants des grandes entreprises? Si moi je suis, si toi tu es, si nous sommes des privilégiés, que sont-ils eux?

Ecrit par : krissolo | vendredi, 23 mars 2007

salut
je ne suis pas z'encore prof (l'agreg l'an prochain, si dieu le veut!) mais je suis une privilégiée: fonctionnaire-stagiaire, joli qualificatif pour mon état de chartiste. donc je suis payée, de quoi vivre très honnêtement à Paris (14e), avec Chéri, un ordinateur chacun, internet, des sorties, un télérama (ouais!) des week-ends chez papa-maman en provence, des fringues neuves régulièrement...
quand on bulle dans la queue du monop' en bas de la maison (on a le temps de compter 3 SDF dans les 30m qui nous séparent du magasin), on voit les mêmes choses que toi: d ela viande sous vide premier prix, des frites, bref.
il y a des mois où je termine dans le rouge (mais pas trop). ce sont les mois où j'ai fait plusieurs voyages pour consulter des archives pour ma thèse, celui où j'ai racheté un appareil photo numérique, ou encore celui où j'ai fait refaire mes lunettes.
je ne gagne pas des cents et des milles pourtant (1 200 par mois). mais j'ai le même sentiment de honte que toi.

merci pour ce chouette texte, et merci à Tommie pour son commentaire...

Ecrit par : camille | samedi, 24 mars 2007

Ben y'a pas de quoi Camille ;-) Et du coup je me sens encore plus privilégiée parceque je gagne plus que toi (16 ans d'ancienneté, mais pas prof) !

Ecrit par : Tommie | dimanche, 25 mars 2007

@tommie:en plus, ces gens là ont bien souvent une dignité qui les empêche d'aller réclamer les aides auxquelles ils ont droit.
@camille: merci, et continue de garder les yeux ouverts!
@krissolo : des euh... super privilégiés??? je cracherais pas sur une BMW Z3 non plus ;)))))
@la fraise : oui, enfin se battre contre le discours que bcp entendent chez eux, c'est pas toujours évident (genre : il ne sert à rien de se battre, puisque de toute façon, la vie est merdique, on est des losers, et on finira au chômage...)
@ghis : du coup je comprends mieux ton acte de rebellion contre la tradition familiale, qui te fait apprécier le bon whisky ;)))
@tommie encore : ton commentaire n'est pas caricatural. Très juste, au contraire.

Ecrit par : JPADPS | dimanche, 25 mars 2007

ça n'a auxun raport mais, quand je clique sur un lien dans ce blog, j'ai des pubs pour laCamif partout! au secours!

Ecrit par : camille | dimanche, 25 mars 2007

@tommie:en plus, ces gens là ont bien souvent une dignité qui les empêche d'aller réclamer les aides auxquelles ils ont droit.

Faut pas non plus idealiser le tableau, hein, c'est pas Germinal quand meme...
Cet aticle fait quand meme plaisir a lire meme si on se demande..... dans quel monde tu vivais jusque la pour avoir d'un coup cette revelation!

Ecrit par : Ava.tar | lundi, 26 mars 2007

Désolé mais je ne vois pas où est la dignité dans le fait d'humilier son enfant en public (pose ou j't'en fout une). Un seul regard aurait suffit.

Ecrit par : beber58 | mardi, 27 mars 2007

bizarrement les pompistes italiens me font pas cet effet. en revanche portrait effrayant du nord...je ferais lire à mon collègue muté à Laon!

Ecrit par : nicolas | jeudi, 29 mars 2007

Bonjour,

Je m'invitais juste un instant pour vous remercier de la vidéo postée sur Dailymotion. Elle est très touchante. En lisant quelques-uns de vos articles, je me rends compte que vous avez d'autres talents (cette métaphore poétique du pompiste, un grand moment) et des goûts certains (HF Thiéfaine, notamment).

Bonne et douce continuation. Au plaisir de vous lire,

MG

Ecrit par : Mourad | vendredi, 30 mars 2007

En ce qui concerne CE billet, comme le disait un autre comentaire un peu au-dessus... pas la peine d'aller loin de chez soi pour voir ça. Des caddies pleins de bière et de frites, j'en vois à Paris aussi.

Maintenant que j'ai lu l'ensemble des archives, je ne ferai qu'un seul commentaire: Woaouh! Super, ce blog!
J'attends la suite avec impatience.

Ecrit par : ProfAnonyme | dimanche, 01 avril 2007

Pffff... j'ai encore fait une faute dans un coMMentaire... 'Tschuldigung!

Ecrit par : ProfAnonyme | dimanche, 01 avril 2007

Excellent!!!Excellent!!!!!

Ecrit par : mom | mardi, 03 avril 2007

Est-tu déjà venu donner des cours dans notre belle contrée de Champagne appelée la Marne?

La description que tu fais ici me rapelle étrangement celle que j'ai de ma douce région. A part peut être la bière qui est plus du champ' ou comme on dirait " une p'tite coupette d'jus d'raisin d'par chez nous quoâ"

Tu est déjà une privilégiée, certes, mais tu bosses comme une dingue et tu as aussi fait ce qu'il fallait pour en arriver là, à partir de ce moment là, pas de honte à avoir, je pense...

Ecrit par : jules | mardi, 03 avril 2007

Parfois, je me sens privilégiée, moi aussi. Parfois, moins.
Mais perso, c'est surtout quand je repense à l'époque où mes parents étaient tous les deux chômeurs... sauf qu'ils ne buvaient pas d'alcool, du coup ils faisaient en sorte que mon frère et moi on se sente "normaux"...

Ecrit par : Ephemeria | mercredi, 04 avril 2007

Je dois dire que je n'entre pas vraiment dans l'esprit misérabiliste de cette note. Certes moi aussi ça me fait de la peine qd je vois des gens avec uniquement des produit "1" ou "pouce" dans leur caddie, je me dis qu'ils doivent compter chaque sou pour se nourrir et ne peuvent se permettre aucun petit plaisir... cela dit, nous n'en savons rien, ils préfèrent peut-être mettre leur argent ailleurs (cigarettes, télé, voiture...) .
Par ailleurs aucune société humaine n'a jamais été égalitaire! La nôtre est certes inégalitaire mais elle permet de garantir un certain "minimum" à chacun: j'ai compté par exemple qu'une femme seule avec 1 enfant ne travaillant pas du tout est en droit de toucher, toutes aides sociales comprises, plus de 1200 euros. Oui, ce n'est pas le pérou pour élever un enfant, mais disons que c'est quand même un minimum.
Comme toi, j'ai conscience de ma chance (je crois encore être plus "privilégiée" que toi) mais il n'y a pas de quoi se sentir coupable, "on choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille" et on n'est pas plus coupable d'être né dans une famille de millionnaires que dans une famille de prolétaires.

Ecrit par : baby_k | jeudi, 05 avril 2007

coupable .. coupable ... ;)
d'être né à tel ou tel endroit ou dans tel ou tel milieu certes non
mais de voir ce qu'est devenu cette société eh bien désolée moi je me sens coupable ..
coupable d'avoir cru en 1981 que les choses changeraient
coupable d'avoir cru que la bourse était un moyen comme un autre de gagner de l'argent (pas des tonnes là n'est pas la question) donné à quasi tout le monde
coupable de n'avoir pas vu venir les multinationales et les fonds de pension américains
coupable d'avoir plus ou moins consciemment construit l'envol du travail de chez nous vers d'autres cieux moins bien payés
coupable quand j'achète un truc de ne pas savoir comment ça a été fabriqué ni où alors que pendant ce temps là des régions sont à l'agonie
coupable d'avoir défilé ... pour rien
coupable parce qu'ayant vu naître 'touche pas à mon pote' , il vaut quand même mieux toujours s'appeler Valérie que Samira
coupable coupable
je pourrais en faire une liste longue comme le bras hein ;)
il ne s'agit pas de misérabilisme et dans ce genre de situation en fonction de son humeur on peut être soit touché soit juste ... indifférent
mais ce n'est pas toi qui est priviligiée , surtout avec un salaire de prof ;)
l'anormal c'est la situation de ces personnes pas la tienne

Ecrit par : sapq | samedi, 07 avril 2007

Je viens à peine de découvrir tn blog et je l'adore déjà!
Je suis stagiaire en allemand cette année et je me reconnais dans tes écrits sur l'iufm, l'inspection.
Cette note m'a particulièrement touchée, c'est tellement vrai et tellement courant dans ma région (le Nord).

Bonne continuation! Tes élèves ont beaucoup de chance!

Ecrit par : evastagiaire | jeudi, 24 mai 2007

J'adore te lire, les émotions passent bien !

Ecrit par : nath | samedi, 07 juin 2008

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